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Journal de la chute

Genre :  Roman

Auteur : Michel Laub

Auteur de l'articleJean-Pascal

Publié le mardi 10 mars 2015


Un passé qui ne passe pas

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Ecrire pour s’en sortir, une fois de plus. Tenter d’enrayer ce sentiment de chute qui nous étreint et nous empêche d’avancer, cette gravité qui nous fait toucher terre.

Le narrateur se souvient. A l’heure de choix cruciaux pour la suite de sa vie, retour cuisant sur certains moments marquants qu’il aimerait tant oublier.

Jeune adolescent d’origine juive, il suit sa scolarité dans une école juive. Rien de très original sauf que nous sommes au Brésil. On ne fait pas mystère des raisons de la présence de cette famille si loin de son pays d’origine.

Après la guerre, son grand-père, rescapé d’Auschwitz, a voulu prendre un nouveau départ, loin. Vaine tentative d’occulter ces années de souffrance et de vivre à nouveau heureux, malgré le poids de l’Histoire et des disparus. Le grand-père s’attache à préserver les apparences, semble avoir trouver le bonheur et la stabilité. Alors qu’écrit-il assidûment dans son journal ? On ne le saura qu’après sa mort et on sera surpris. Son fils devra vivre avec ce secret et voudra pour cela préserver son propre fils en cachant la vérité sur la fin tragique de son grand-père.

Aujourd’hui, le présent du narrateur -on aura compris qu’il s’agit de l’auteur - fait qu’il est temps de savoir et de raconter.

Retournons donc dans cette école où il grandit au milieu de ses camarades. Parmi eux, Joao, l’un des rares élèves qui ne sont pas de confession juive. Son père, pauvre et veuf, se sacrifie pour payer de bonnes études à son fils unique. Joao en est conscient et bien qu’il subisse régulièrement brimades et insultes, il ne s’en plaint pas. Dans le but de s’intégrer toujours plus au groupe, il décide de faire sa bar-mitzvah comme ses camarades. Lors de cette cérémonie, la tradition veut que le groupe projette en l’air le garçon dont c’est l’anniversaire. Au dernier envoi, ils finiront par ne pas le rattraper. Joao sera évidemment blessé et le seul à se sentir coupable de cette faute intentionnelle sera le narrateur - alors que l’on tente d’en minimiser les conséquences en considérant que c’était un simple accident -. Au point de vouloir quitter cette école - comme Joao - à la fin de l’année scolaire, face à l’hostilité latente générale.

La formulation de cette intention va provoquer une vive altercation entre son père et lui. A cette occasion, il rappelle à son fils leur histoire familiale, leur judéité qui est aussi leur fragilité dans un monde hostile. Il ne comprend pas tout de suite les implications de ce discours. Aller dans cette nouvelle école où il devient à son tour « minoritaire » va l’y aider mais aussi l’enfermer davantage dans une culpabilité qui semble sans issue.

L’impossibilité de se réconcilier avec Joao qui a pris de l’assurance et avec qui il finira même par se disputer gravement, la connaissance de plus en plus précise de ce que fut la Shoah, autant d’éléments qui vont plonger le narrateur dans un profond malaise qu’il tentera en vain de noyer dans l’alcool. C’est le début d’une addiction de plus en plus forte à laquelle il est encore soumis au moment où il se raconte, alors qu’il a atteint la quarantaine et s’enfonce dans la dépression. Son père est malade et ses relations sentimentales une suite d’échecs successifs directement imputables à son parcours et à son alcoolisme. Il faut maintenant prendre une décision pour sortir de cette impasse. C’est ce qu’essaye de lui faire comprendre sa dernière compagne. L’apparition de la maladie de son père, qui augure de sa disparition prochaine, l’obligera aussi à se questionner sur leur relation et sur son avenir, avant qu’il ne soit là aussi trop tard.

C’est finalement le récit d’une triple chute et non le douloureux parcours d’un seul homme qui est ici évoqué.

Le grand-père est sorti d’Auschwitz mais son âme y erre encore. La douleur est définitivement ancrée en lui. Elle fait tellement partie de lui-même que c’est comme si il avait subi une transformation génétique dont ses descendants hériteront inévitablement.

On ne peut pas et on ne doit pas faire comme si tout cela n’avait jamais existé tout en parvenant à avancer. Entre souvenir et oubli, il faut se construire et construire quelque chose... Un équilibre difficile à trouver et aucun des trois n’aura réagi de la même manière à l’indicible.

Plus globalement, un devoir de mémoire individuel et collectif indispensable s’impose afin de témoigner et d’éviter que l’Histoire ne se répète. L’actualité nous l’a encore prouvé récemment...


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