Accueil > Dossiers > Le Roi, l’oiseau et Chihiro !

Le Roi, l’oiseau et Chihiro !

Auteur de l'articleArnaud, Solène

Publié le lundi 23 avril 2012



Grimault et Miyazaki se rencontrent sur le blog de la médiathèque et découvrent leurs nombreux atomes crochus...

Votre avis sur ce document

Un jour au Japon...

... Deux jeunes dessinateurs pour films d’animation, Hayao Miyazaki et Isao Takahata, les futurs fondateurs des studios Ghibli découvrent un film de Paul Grimault écrit par Jacques Prévert la Bergère et le ramoneur, un film d’animation réalisé en 1952. Ils vont passer des jours et des jours à décortiquer ce film. Ils en tirent une réflexion : le cinéma d’animation peut aussi s’adresser à un public adulte. Avec des films comme le Tombeau des lucioles, le Voyage de Chihiro, Princesse Mononoké, le Château ambulant, les deux réalisateurs japonais réussissent le coup de force de toucher indifféremment le jeune public et les adultes.

Un autre jour en France, Paul Grimault, peu satisfait de la première version de son histoire, fortement retouchée par les producteurs, ressort en 1979 une version différente de son film avec de nouveaux passages et une nouvelle musique. Le Roi et l’oiseau est né. A cette époque, Paul Grimault est le concurrent direct de Walt Disney. Il réalise de nombreux films d’animation, surtout des courts métrages, rassemblés depuis dans la Table tournante. La concurrence est rude. Disney emporte la partie et trouve même un écho dans une chanson du groupe Noir désir, Un jour en France.

« Y’avait Paul et Mickey On pouvait discuter Mais c’est Mickey qui a gagné. Allez d’accord, n’en parlons plus. »


Mais... Le Roi et l’oiseau, c’est quoi en fait ?



Comme dit Jacques Prévert, « On ne peut pas, comme ça, raconter un dessin animé. C’est comme une orange, on ne peut pas raconter une orange... on peut l’éplucher, la manger et c’est tout ». Vous insistez ?

Bon, d’accord... commençons par les personnages, c’est d’ailleurs Jacques Prévert qui les définit le mieux : « C’est l’histoire d’un roi très mauvais qui a des ennuis avec un oiseau très malin et plein d’expérience ; il y aussi des animaux qui sont très gentils, deux amoureux et beaucoup de gens épouvantables. » 
Ce roi s’appelle : le roi Charles V et III font VIII et VIII font XVI, le roi de Takicardie. Ce n’est pas un bon roi, il déteste tout le monde et tout le monde le déteste aussi... Et particulièrement, un autre personnage : son ennemi juré : un oiseau qui parle et porte un chapeau haute forme. C’est le papa de petits oisillons, dont un particulièrement imprudent. La maman des oisillons n’est plus... victime d’un malencontreux accident de chasse.
Ils font partie des animaux très gentils du film, avec les lions. Les deux amoureux sont la bergère et le ramoneur...


Le conte et les légendes



Cette histoire débute par une rencontre, celle de Paul Grimault et Jacques Prévert. Paul Grimault veut réaliser un long métrage et demande à Jacques Prévert d’écrire un scénario. En ouvrant un recueil de contes d’Andersen, le poète découvre une histoire, celle de la bergère et le ramoneur... Et se dit « Tiens, une histoire dont on pourrait faire un film ».
Voici l’histoire : Il était une fois une chambre, dans cette chambre une armoire sculptée d’une figure monstrueuse, un homme ricanant avec un corps de bouc. Non loin de cette armoire, une console sur laquelle se trouvaient une petite bergère et un ramoneur en porcelaine, amoureux l’un de l’autre. Ils fuient le prétendant de la bergère, la figure monstrueuse de l’armoire...


Ce conte est transposé dans une des scènes du film. Les figurines deviennent tableaux. Tout y est !

Ce n’est pas la première fois que cette idée d’objets inanimés qui soudain s’animent est traitée. Dans le court métrage le Petit soldat, scénarisé également par Jacques Prévert, les jouets s’animent et préfigurent même le film de Walt Disney, Toy Story.
L’apparence du diable sortant de sa boîte rappelle d’ailleurs celle du roi.

Dans les films de Hayao Miyazaki, le point de départ est également un conte ou un mix de légendes. Le dernier film en date du réalisateur, Ponyo sur la falaise, est une version orientalisée du conte d’Andersen, La Petite sirène. Dans ce film, pas de sirène, mais une petite fille poisson rouge qui souhaite devenir humaine par amour pour un petit garçon.

Miyazaki s’est aussi inspiré de Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll dans le film Mon voisin Totoro, l’histoire de deux petites filles qui partent vivre à la campagne avec leur père. La maman est à l’hopital, le papa travaille beaucoup et est souvent absent. Pour combler ce vide, elles vont imaginer des personnages fantastiques, dont Totoro, mi monstre mi doudou. Dans ce film on ne sait jamais vraiment ce qui est de l’ordre de l’imaginaire ou du réel.
Même si Miyazaki s’est toujours défendu s’être inspiré consciemment d’Alice aux pays des merveilles, des passages du film rappellent l’histoire de Lewis Caroll : la petite Mai poursuit une sorte de lapin dans la forêt et chute de plusieurs mètres pour se retrouver dans la tanière de Totoro. Par ailleurs, dans ce même film, le sourire lunaire du chat-bus rappelle beaucoup celui du chat d’Alice (de Walt Disney...).


Outre les contes européens, Miyazaki s’inspire de légendes animistes . Le voyage de Chihiro en est l’exemple le plus parlant. Dans ce film, Chihiro et ses parents se retrouvent prisonniers du monde des esprits. Dans ce monde, les esprits qui n’ont pas encore complètement disparus se rendent dans la cure thermale que tient la sorcière Yubaba pour se remettre de ce que l’activité humaine leur fait subir.


Les gentils et les méchants



Qui dit « gentils » dit « jeunes ». Dans les films de Grimault et de Miyazaki, les personnages principaux et évidemment gentils sont souvent de jeunes gens, ce qui aide pour une personnification du jeune public, mais n’est pas un frein à celle des adultes. Les personnages sont plutôt matures.

Dans de nombreux films de Miyazaki et dans le Roi et l’oiseau, l’enfance est confrontée à la violence des adultes et de la civilisation. Malgré tous les obstacles et les épreuves traversés, ils conservent leur innocence. Pour Miyazaki surtout, les enfants sont porteurs d’un idéal sans les mauvais sentiments qui corrompent les adultes.

Parlons des méchants... Dans le cinéma de Grimault, la méchanceté est simple : le roi est méchant, son entourage est servile et se comporte de la même façon. Dans le cinéma de Miyazaki, les retournements sont possibles. Les sorcières du Voyage de Chihiro et du Château ambulant deviennent gentilles. Dans le Roi et l’oiseau, un grand robot, l’automate gagne en gentillesse à la fin du film. Libéré de l’emprise du roi, il gagne une âme...


L’architecture et le décor



Le château est au cœur de plusieurs films : le Roi et l’oiseau, le Château de Cagliostro, le Château dans le ciel, le Château ambulant...

Dans le Roi et l’oiseau, Prévert fait l’inventaire des étages du château. La visite est irrésistible : tout est centré autour du bon plaisir du roi...

Le château est un patchwork d’influences qui forme un ensemble résolument sévère. Beaucoup de classicisme dans ce château et une architecture fasciste qui représente bien le pouvoir du roi. Mais on trouve aussi d’autres références : Antique, moderne, médiévale, orientale...

Par ailleurs, le château rappelle les œuvres picturales de De Chirico où transparaît toute la mélancolie des villes dépouillées de leur âme par la montée de l’industrie.

L’art est aussi au cœur du château. Un seul sujet : le roi mais représenté sous de multiples styles. Grimault a créé une véritable galerie d’art à la manière des grands artistes... La décoration intérieure est également particulièrement soignée, très classique avec beaucoup de symétrie, de rouge, de bleu et de doré. Miyazaki s’en inspira pour les appartements de la sorcière Yubaba dans le Voyage de Chihiro ou le Château de Cagliostro.

Tout est question de verticalité dans ce château. Comme dans le film Métropolis de Fritz Lang, plus on monte, plus on est riche et le soleil brille surtout pour les riches. Les chaînes de travail (comme dans les Temps modernes de Chaplin) sont au sous sol, et les pauvres ne voient jamais le soleil et confondent les lions avec les oiseaux...

Hayao Miyazaki a été marqué par cette idée de verticalité chez Grimault, il a déclaré ceci : « C’est en regardant Le roi et l’oiseau de P Grimault que j’ai compris qu’il fallait utiliser l’espace de manière verticale. Si vous dessinez un village très en détail, il n’arrivera pas à vivre si vous n’introduisez pas de dimension verticale. Il faut un mouvement ascensionnel complet dans un film pour que l’histoire prenne sa vraie dimension »

Qui dit verticalité, dit ascenseurs, escaliers...

Voici un petit extrait d’une descente vertigineuse des escaliers dans le Roi et l’Oiseau :

La nature n’est pas au cœur du château du Roi et l’oiseau. Les seuls éléments végétaux sont des statues du roi en buis. Mais les bâtiments finissent mal : l’idée romantique de la ruine et de la nature reprenant ses droits est présente dans le film le Roi et l’Oiseau.

En revanche, chez Miyazaki, la nature est prédominante : les 4 éléments sont toujours présents :

Le feu (il y a souvent un âtre de cheminée par exemple dans le Château dans le ciel, des chaudières qui brûlent comme dans le Voyage de Chihiro, il y a même le personnage maudit Calcifère dans Le Château ambulant)

La terre (toujours beaucoup de forêts, de montagnes et de falaises)

Le ciel (Miyazaki a une vraie passion pour l’aviation et le ciel tient toujours une très grande place)

L’eau qui a deux symboliques principales : elle est curative et est aussi une aspiration à l’ouverture, au voyage, à la liberté...

Pour Miyazaki, il y a un impératif à protéger la nature et surtout à vivre en harmonie avec elle.


La musique



Parlons musique... et laissons parler Wojciech Kilar !

« Si je devais définir l’esprit de ma partition, je dirais qu’elle apporte un complément de poésie à l’image. Le thème principal a un côté très romantique, très polonais ! Les sentiments que j’ai eu pour Grimault et son film se retrouvent dans ce thème qui a suscité la curiosité d’Yves Montant : « Mais où as-tu déniché ton compositeur ? » a-t-il demandé à Paul Grimault. Comme dans la tradition de la musique française, celle de Ravel et de Debussy, j’ai également écrit une série de pastiches : des valses viennoises, des sonneries de chasse, des complaintes pour orgue de barbarie ! Ce sont, je crois, des exercices de style tout à fait personnels ! Et puis, quand Paul m’a proposé d’écrire de nouvelles chansons, pour remplacer celles de Joseph Kosma, issues de La Bergère et le Ramoneur, j’ai refusé tout net. Je ne me sentais pas capable de me substituer à ce fameux compositeur hongrois dont l’écriture m’a toujours semblée si française. A l’arrivée, ses chansons forment avec ma partition un ensemble harmonieux ! »

Dans la Bergère et le ramoneur, c’est Joseph Kosma qui a réalisé la musique. Prévert a également écrit les paroles de comptines adorables et entêtantes. Il a souvent été l’auteur de la musique de chansons populaires, souvent sur des paroles de Prévert (« les feuilles mortes »). Pour le roi et l’oiseau, Paul Grimault fait appel à un musicien polonais, Wojcech Kilar. La méthode est intéressante : deux musiques vont créer des scènes : la musique du petit clown et la marche nuptiale.

Ce petit clown est un véritable moment de grâce, un des moments poétiques importants du film. Cette musique existait avant le film. Grimault a fait les animations en fonction de la musique.

Autre extrait...

Jacques Prévert a réalisé de nombreux collages artistiques. Pour cette marche nuptiale, totalement folle et fantaisiste diffusée dans le petit orchestre mécanique incorporé dans le robot, Kilar a réalisé un véritable collage musical en s’amusant à faire un remake de la célèbre marche nuptiale du « lohengrin » de Wagner retranscrite ici de manière dissonante et chaotique... tout en puisant dans la marche nuptiale de Mendelson.

Hayao Miyazaki a également son compositeur fétiche qu’il partage avec Takeshi Kitano, Joe Hisaishi. Ses compositions pour la plupart symphoniques, s’inspirent des grands compositeurs européens. Une de ses plus belles partitions est celle de Ponyo sur la falaise qui rappelle un peu les « Walkiries » de Wagner : un grand orchestre, des thèmes nombreux et inspirés, un ton enchanteur, des envolées et même des choeurs...


Le silence a aussi son importance dans les films de Grimault ou de Miyazaki. Elle met ainsi en valeur des moments intenses ou des moments de contemplation...


Les moments de grâce



Parlons justement de ces moments suspendus, ces instants de grâce qui ne s’oublient pas. Nous en avons vu certains, en voici un autre :

Dans les films de Grimault et Miyazaki, la poésie est au service de messages à destination des enfants et des adultes.


Le message



Chez Grimault comme Miyazaki, l’antimilitarisme, la dénonciation des tyrannies, l’hymne à la nature (encore plus chez Miyazaki) sont au cœur de leurs films.

Dans le Roi et l’oiseau, la technologie est au service de forces néfastes (le Roi et ses sbires) mais à la fin, alors qu’il n’est plus dirigé par personne, le robot se remet une dernière fois en marche pour libérer l’oisillon de sa cage. C’est la liberté qui est au cœur de ce passage. Le robot se libère de l’aliénation en libérant l’oiseau. La destruction du château est aussi synonyme de liberté retrouvée. Les traces de pas qui s’éloignent vers l’horizon augurent d’un monde meilleur.

Dans le Château ds le ciel, un robot solitaire s’occupe d’entretenir le domaine de Laputa. Il vit en harmonie avec la nature et les oiseaux. Il est libre et pacifiste. Il ressemble, en de nombreuses façons, au robot du Roi et l’oiseau : visuellement et par son message.

Dans ce film, il semble que ce soit la science et la modernité qui aient causé la perte de la civilisation de Laputa. Chez Miyazaki, la science est ambivalente, elle peut apporter le meilleur comme le pire. A la fin du film, lorsque le château est détruit, la nature reprend ses droits et l’arbre gigantesque autour duquel était construite la cité devient plus léger et peut ainsi s’envoler dans l’infini. Encore une belle image de liberté !

Par ailleurs, chez Grimault comme chez Miyazaki, on trouve une dénonciation de l’aliénation de l’homme par le travail à la chaîne. Cette aliénation est surtout remarquable dans la fameuse scène du Roi et l’oiseau, au moment où le ramoneur et l’oiseau se retrouvent prisonniers dans la cité basse et deviennent fous à force de répéter les mêmes mouvements toute le journée.

Le goût immodéré de l’argent et la société de consommation sont tout autant critiqués. Dans le Roi et l’oiseau, l’inventaire de Prévert compte beaucoup de "trésorerie", "impôts et taxes en tout genre"... De même, dans le Voyage de Chihiro, les esprits sont spoliés par l’homme (l’esprit de la rivière polluée), ou par l’argent (comme le "sans visage" qui, sous prétexte de disposer d’autant d’argent qu’il veut, s’arroge le droit de manger les employés de la cure de Yubaba, et pense pouvoir se faire aimer de Chihiro...)

Chez Miyazaki, c’est surtout la modération, la contemplation, l’amour de la nature et la paix qui sont défendus. Chez les deux réalisateurs, les fins sont heureuses et optimistes malgré tout, mais les messages ont changés. De l’antimilitarisme d’après guerre chez Grimault nous sommes passé à la protection de la nature et à la dénonciation de la société de consommation aujourd’hui chez Miyazaki.

Pour finir, nous vous proposons de terminer avec une petite chanson d’enfant, belle et optimiste !



Médiathèque Maupassant, 64 rue Édouard Vaillant, Bezons. Tél : 01 79 87 64 00 | Contact | Mentions légales |  RSS