Accueil > Lire > Romans > Romans adultes > Les aveugles

Les aveugles

Auteur : Bi Feiyu

Auteur de l'articleJean-Pascal

Publié le mercredi 23 novembre 2011



Écho lointain

Votre avis sur ce document


C’était involontaire mais en commençant ma lecture, je me suis aperçu que l’on pouvait faire un lien avec un autre livre que j’avais déjà évoqué, publié par le même éditeur.

Ici aussi il est question d’une population à part - en l’occurrence une confrérie de masseurs aveugles spécialisés dans le massage traditionnel - et qui sert de point de départ à l’étude de la société chinoise dans son ensemble. Car le pays a beau s’occidentaliser, surtout économiquement, il reste attaché à ses valeurs et à sa culture. Ce qui n’empêche pas la frénésie chinoise autour de la volonté d’amener toujours plus d’argent, largement dénoncée par l’auteur en raison des excès auxquels cela conduit.
Et qui dit déploiement d’énergie pour s’enrichir dit fatigue et donc massage pour se relaxer, récupérer et... recommencer le cycle infernal !

Le salon de massage dont il est question est dirigé à parts égales par Sha Fuming et Zhang Zongqi (ce qui d’ailleurs finira par poser un problème de gouvernance...).
L’un des autres personnages principaux est Lao Wang, dans le rôle du héros en raison de son attitude exemplaire : il rejoint à reculons (car lui aussi préfèrerait être à son compte) l’équipe, avec son amie Xiao Kong.

Même si il est rappelé par les aveugles eux-mêmes qu’il faut vivre une situation pour en comprendre pleinement les implications, nous allons, grâce à la diversité des histoires de chaque masseur, pouvoir appréhender dans sa globalité la problématique du handicap, en particulier visuel.
Handicap vécu d’autant plus durement que les aveugles doivent travailler pour s’intégrer, à l’instar des « valides ».

Une nécessité matérielle mais aussi une exigence qu’ils s’imposent afin de minimiser l’importance de ce handicap, à leurs yeux comme à ceux des gens « normaux ». En effet, ceux dont il est question ici souhaitent surtout éviter qu’on les prenne en pitié tout en leur faisant ressentir le poids qu’ils représentent pour la société.

Les clients se succèdent et les masseurs, bien que privés d’un sens primordial, parviennent à compenser et à déduire de leur attitude leur position sociale, de manière à les satisfaire et à faire marcher au mieux les affaires. A ce sujet, Sha Fuming est celui qui s’y emploie le plus. Il est le seul à avoir suivi de longues études et à s’être ouvert à la médecine occidentale : il compte bien en faire profiter leur business.

Malgré tout, ce qui prédomine dans ce récit, ce sont l’étude des destins individuels et des relations humaines au sein de ce microcosme.

Leur situation les expose aux manques dus à l’absence de ce monde de lumière qu’ils ont perdu, voire jamais connu, et donc à l’angoisse (les non-voyants dépendent des « valides » pour leur jugements).

Mais les aveugles, -les handicapés en général –, bien que fragilisés, éprouvent les mêmes sentiments que les autres puisque ce sont avant tout des êtres humains. Ils ont de l’ambition, besoin d’argent, de séduire, de s’épanouir, de surmonter leurs frustrations, la jalousie, de trouver l’amour. Ce dernier point constitue la pierre angulaire du livre. Plus encore que pour les gens « normaux », la vie à deux et le mariage représentent un ancrage salvateur. A ce propos, on retrouve le regard peu compréhensif et peu sympathique de la société sur les handicapés, souvent considérés comme des infirmes, jusqu’à leurs propres parents qui s’opposent à une liaison de leurs enfants avec un autre aveugle !

Mais ces derniers sont décidément des gens comme les autres ! Aussi sensibles, bien que ne le laissant pas toujours paraître car plus renfermés en raison de leur état, ils veulent d’abord trouver le bonheur et un avenir meilleur.

On sent bien tout l’attachement que l’auteur ressent pour ses personnages : s’inspirant de l’existence réelle de non-voyants qu’il a pu observer, il affirme sa volonté de les aider en leur rendant justice et en témoignant de leur dignité.
Reste à s’habituer à son style, parfois un peu brouillon, et qui donne le sentiment qu’il se laisse emporter par une prose débridée.
_

P.-S.

Afin de relativiser les capacités du commun des mortels, je ne résiste pas à la tentation de citer un extrait de phrase à méditer :

"Devant le Temps, l’Humanité toute entière est aveugle".
_


Médiathèque Maupassant, 64 rue Édouard Vaillant, Bezons. Tél : 01 79 87 64 00 | Contact | Mentions légales |  RSS