Sarn

Auteur : Mary Webb

Publié le vendredi 27 février 2015


Un chef-d’oeuvre post-romantique unique en son genre.

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Lors d’un discours qu’il prononça devant le Parlement britannique, Stanley Baldwin, Premier ministre, fit l’éloge d’un chef-d’oeuvre de la littérature anglaise. Ce chef-d’oeuvre, Sarn (en Anglais Precious Bane, littéralement "Précieux Fléau") fut notamment adapté en téléfilm par la BBC en 1957 et 1989, et par la télévision française en 1968. Curieusement, malgré cela, ce grand roman semble être tombé dans l’oubli, à l’instar de son auteur Mary Webb, que peu d’anthologies littéraires mentionnent aujourd’hui.

Mary Webb (1881-1927)

Très éprise de la campagne dans laquelle elle a grandi, cette écrivaine romantique s’attache à en restituer l’atmosphère dans chacun de ses romans. Sarn n’échappe pas à cette règle. Publié en 1924, il relate l’histoire d’une famille paysanne du XIXe siècle, au coeur d’une province reculée de l’Angleterre. La narratrice, Prue Sarn, mène une vie de dur labeur aux côtés de sa mère et de son frère, pour faire prospérer la ferme familiale.

Dès les premières pages, l’emprise de la nature sur les personnages est saisissante. Les Sarn ont donné leur nom à la forêt et à l’étang qui bordent leur maison, et une étrange corrélation s’établit peu à peu entre les hommes et les éléments : l’eau glacée de l’étang semble couler dans les yeux gris-bleu de Gédéon, le frère aîné de Prue, auquel le "sorcier" du village voisin a prédit une mort par noyade ; sa promise, la belle Jancis Beguildy, a la pâleur et l’éclat d’un nénuphar blanc.
Ce lieu chargé de superstitions et de légendes - dont personne n’est vraiment dupe - prend l’allure d’un huis-clot foisonnant. La ferme, circonscrite par trois cercles de végétation, reçoit peu de visites. Malgré la présence ancestrale des Sarn, le domaine échappe à l’homme, conserve toute sa sauvage impénétrabilité. Une menace diffuse en émane, ainsi qu’une profonde impression d’atemporalité. En effet, le contexte historique tourmenté n’influe en rien sur l’existence de cette micro-société paysanne, où va se dérouler toute une série de drames humains, mettant en jeu les passions les plus universelles.

Au sein de la famille Sarn, deux figures s’opposent. Gédéon, vivant dans l’obsession de la richesse, exerce une domination presque totale sur sa mère et sa soeur, qu’il fait travailler jusqu’à l’épuisement. Très épris de Jancis, la fille du "sorcier", il lutte désespérément pour concilier son ambition et ses sentiments.
Prue a juré obéissance à son frère à la mort de leur père. D’une nature douce et altruiste, elle n’aspire pourtant qu’à la quiétude et au recueillement, employant son maigre temps libre à méditer dans le grenier ou à écrire dans son cahier. Pressentant la ruine à laquelle Gédéon risque de les mener, elle espère que l’amour qu’il porte à Jancis infléchira sa cupidité - ce fléau qui l’empoisonne - et consacrera leur salut à tous.

Par ailleurs, malgré l’affection sincère qu’elle porte à ses semblables, Prue suscite souvent leur hostilité  : affublée d’un bec-de-lièvre, elle est communément prise pour une sorcière, et désespère un jour de pouvoir se marier et fonder une famille. L’arrivée de Kester Woodseaves dans son village bouleverse son quotidien morose et laborieux. Admiré de tous pour sa force et son esprit, il fait naître en Prue un amour viscéral et absolu, quasi religieux. Au nom de cet amour, elle devient héroïne au sens fort du terme, n’hésitant pas à mettre sa vie en danger pour arracher Kester à la mort. Ce dernier éprouve bien des difficultés à approcher sa sauveuse qui, craignant son regard sur sa difformité, ne cesse de se cacher de lui. Toutefois, une relation subtile finit par se tisser entre ces deux êtres singuliers, fondamentalement modelés par le milieu rural dont ils sont issus, mais pourtant si différents de leurs pairs.

C’est avec une puissance et une acuité rares que Mary Webb évoque les sentiments de ses personnages. Mais Sarn n’est pas seulement un roman d’amour, c’est aussi l’histoire d’une émancipation. Prue Sarn, sublime par sa sagesse, sa force et son courage, lutte pour s’affranchir de sa condition, de son fléau. Telle la libellule qu’elle regarde se débattre un jour, dans la forêt, elle devra elle-aussi s’arracher à son suaire pour prendre son envol.


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